Votre chroniqueur a rencontré la semaine dernière à la Salle Châteaudun, des Gaulois qui défient encore l’autorité de César et autant d’extraterrestres qui promulguent les vraies valeurs apprises sur Mars, à savoir la détente, le bonheur au détriment du stress des hautes moyennes aux quilles. Regroupés sous l’appellation Amicale St-Maurice, cette association est très fière de sa direction toute féminine présidée par Huguette Tennier, une dame d’une force toute calme et tranquille à l’emploi de Services Canada.
Vous allez sourire si je vous précise que le meilleur mâle affiche une moyenne de 140 et la plus forte du sexe faible 129. Mystérieux ? « À Châteaudun, l’exiguïté des lieux favorise déjà les échanges dans un espace idéal pour un groupe de 40 personnes. La table du marqueur, tenue par la ou le meilleur en calcul mental devient vite le centre d’animation. Nous jouons sur des allées de bois naturel, sans parcours truqué ni antifront. La plupart des salons identifiés à la modernité font plaisir à leurs clientèles en plaçant pour ainsi dire le dalot au centre de l’allée pour faciliter l’accès à la quille #1. Ici les dalots sont encore de chaque côté du trottoir huilé. Nous jouons comme à l’époque de François Lavigne. L’ambiance réelle ne tient pas à la couleur des murs mais à l’esprit de compagnons et compagnes qui se plaisent ensemble, qui partagent les mêmes buts et ambitions. Ce n’est pas gênant une moyenne de 125 quand le meilleur affiche 140. Tout est relatif. Mais si vous êtes orgueilleux, susceptibles et fervents de hauts pointages, oubliez ça. Une désintoxe avec ça ? Nous venons ici pour nous amuser. Nous sommes 8 équipes de 5 membres chacune et nous avons toujours hâte au prochain rendez-vous : une initiative de M. Laurier Fortin qui date déjà de 1959… » de commenter la présidente Huguette, déjà à la huitième année de son mandat.
Elphège Lebrun, ex-responsable de la publicité au Nouvelliste, homme sociable s’il en est un, vient de joindre les rangs de ces boute-en-train. Déjà il ne raisonne plus comme un humain. « C’est mon copain Pierre-Paul Sirois qui m’a convaincu. La semaine dernière, je me suis déchiré accidentellement un muscle à l’épaule droite. J’apprends à 80 ans à me débrouiller avec la main gauche pour rester dans l’alignement. J’ai joué 30 à la première partie et nous avons gagné. Les allées penchent. Ma moyenne est de 76, bien en deçà de la valeur du huard canadien. À mon âge, je suis très heureux de m’évader de mon lazy-boy et de joindre un groupe aussi plaisant. Je suis en constante recherche du juste milieu : pointage trop haut au golf et trop bas aux quilles. Le contact de ces gens aimables et sympathiques compense pour tout pointage qui à mon âge pourrait s’avérer frustrant… » avoue Elphège déjà bien accueilli par le groupe.
J’ai cru loucher en vérifiant la feuille de statistiques inversées, les derniers siégeant au premier rang. Le dynamique athlète des olympiques spéciaux Manuel Levasseur affiche le plus beau style. Quatre jeunes filles du secondaire agissaient comme planteuses, sur deux allées à la fois, à raison de 0,65 $ la partie.
Les fenêtres se sont éteintes tard ? Dans les salons de quilles, les murs n’ont que des oreilles, jamais de fenêtres. Tous étaient à la fête, seul dame Tennier veillait sur la famille avec un sourire sérieux, beau et tendre.
Marcel Proust aurait conclu ainsi : « On est impuissant à trouver le plaisir quand on ne se contente que de le chercher. »